Le groupe arriva à la capitale deux jours plus tard. La ville s'étendait sur la plaine à l'orée de la forêt. Les batisses des paysans étaient à l'extérieur de l'enceinte du château. Celui-ci reposait à l'écart des habitations. Entouré d'un fossé destiné plus à éloigner les paysans que des réels attaquants, sa silhouette imposante était la première chose que l'on remarquait.
Yvain fut le premier à entrer dans la rue principale. Les villageois l'accueillirent avec joie. Ils se pressèrent ensuite pour découvrir la jeune mobagienne que leur prince avait ramené. Celle-ci foudroyait du regard les habitants qui la dévisageaient un peu trop. Un enfant s'approcha pour la toucher. Un autre lui jeta une pierre. Elle avait voulu se rebeller, maintenant elle allait payer! Elle reçut un autre projectile. Très vite, et malgré ses vaines tentatives de protection, des bleus et des eraflures couvraient tout son corps. Elle avait mal. Chaque fibre de son être la faisait souffrir, aussi bien mentale que physique. Comment les gens pouvaient-ils être aussi méchants avec leurs pairs? Elle ne voulait pas savoir. Elle attendait maintenant sa mort certaine et espérait qu'elle serait rapide à venir la chercher.
Le prince n'aida pas la jeune femme. Elle ne recevait que ce qu'elle méritait. Pourtant la voir ainsi le peinait. L'adolescente affichait un air calme. Cependant il avait repéré son expression de souffrance un peu plus tôt. C'est pourquoi il fit accélérer son cheval. Arrivé devant les murailles, il siffla un des gardes. On fit descendre le pont levis et remonter la herse.
La prisonnière était fascinée par tout ce qui se passait autour d'elle. Bien sur elle en voulait à cet homme. Bien sur, elle le détestait. Bien sur elle voulait s'échapper. Mais elle n'en avait pas l'occasion et ce qui lui était donné de voir était captivant. La cour du château ressemblait à une ruche bourdonnant d'ouvrières. Les palefreniers s'occupaient des chevaux pendant que les divers domestiques couraient d'une aile à l'autre chargés d'objets divers. Un seigneur voisin rendait visite au roi. Il était entouré de chevaliers en armures étincelantes. Les destriers étaient tous plus superbes les uns que les autres. Les toilettes des quelques dames qui avaient fait le voyage la subjuguèrent. Leurs longs cheveux parfaitement peignés et tressés étincelaient au soleil. La captive regarda avec dégout sa propre crinière. Indisciplinée, sale, inégale, courte. Elle poussa un soupir puis se concentra sur le seigneur.
C'était un petit homme replié sur lui même. Son regard semblait éteint pourtant une impression de force et de pouvoir se dégageait de lui. Ses vêtements brodés d'or soulignait sa richesse et son orgueil tandis que ses hautes bottes en cuir le désignait comme un cavalier émérite à en juger par leur usure.
L'adolescente détourna les yeux. Ce fut à ce moment qu'elle ressentit un choc. Son esprit tout entier en fut ébranlée. Elle ne pouvait plus bouger, plus respirer, son corps était habité par une langueur inhabituelle. Comment expliquait ce qu'elle ressentit à ce moment là? Elle l'ignore toujours. Un grand bouleversement de l'âme. Des papillons dans l'estomac. Tout cela ne représentait qu'une infime partie des symptômes de son malaise. Malaise accompagné d'un grand bonheur. Quel mot utiliser? Elle n'avait jamais été une oratrice hors pair ne comprenant pas les différentes émotions et réactions humaines. Elle avait toujours vécu dans la simplicité. La complexité de ce qu'elle éprouvait la submergeait complètement. Elle allait couler. Se noyer dans cet océan qui lui était offert. L'azur de son regard était éblouissant. Elle ne le connaissait pas pourtant elle ressentait pour lui une plus grande affection que pour nimporte qui.
Yvain s'approcha du nouvel arrivant et lui serra tendrement la main.
« Edward! Quel plaisir de te revoir parmi nous!
-Tu m'as manqué, Votre Majesté », se moqua gentiment le dénommé Edward.
C'était leur grand jeu depuis tout petit. Chacun cherchait à faire sortir l'autre de ses gonds. Pourtant ils s'adoraient, se considérant comme des frères. Cela faisait pourtant longtemps qu'il ne s'était pas vu. Plus de cinq ans pour être exact. Cette séparation avait cruellement affecté le prince dans les premiers moments. Puis il avait oublié. Ou du moins avait fait semblant. On n'oublie jamais un ami sincère. Passant un bras par dessus son épaule comme à un vieux copain, il l'emmena vers le château.
« Votre Grâce, que fait-on de la prisonnière?
-Au cachot. »

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