Edward suivait Yvain vers la salle de réception. La pièce était immense, surchargée de fioritures et tapisseries en tout genre. Le prince prit place sur le grand trône recouvert de feuilles d'or, assis négligemment, les jambes passées par dessus l'accoudoir et la couronne de travers. Les dernières lueurs du jour s'accrochaient vainement sur son visage.
Ainsi, pensa Edward, même en recevant un ami, Yvain tente d'impressionner par son pouvoir malgré son apparente décontraction. Le futur souverain passa une mèche de cheveux châtains derrière son oreille puis reporta son regard nuit sur son invité.
« Mon cher ami, que nous vaut l'honneur de ta visite? »
La phrase était amicale mais le ton sec.
« Je venais voir mon prince préféré bien sûr!
-Edward, tu te crois drôle? »
La réplique cinglante. Celui qu'il avait toujours considéré comme un frère. Finis les jeux d'épées en bois, finies les courses dans le château à effrayer les servantes, finies les longues promenades à cheval... Son ami allait bientôt être à la tête d'un royaume. Il avait des priorités différentes. Il était de son devoir de protéger son peuple.
« Je te jure que nous ne sommes animés que de bonnes intentions, tenta de s'expliquer celui qui se faisait si durement rabrouer.
-Je n'ai jamais été très patient.
-Puisqu'il me semble que je n'ai pas le choix... Père doit s'entretenir d'une affaire importante avec le Roi.
-Pourrais-je connaître les détails de cette affaire? s'enquit Yvain.
-Je les ignore moi-même. »
Les deux jeunes gens s'enfermèrent dans le mutisme. Un cri de surprise et d'indignation perça le silence. Le prince reconnut immédiatement la voix de son père. Le château avait été construit de telle sorte que tous les sons fussent répercutés dans le bâtiment complet. Ainsi des valets mal intentionnés ne pouvaient comploter dans les couloirs sans être immédiatement entendus.
Yvain se releva immédiatement et prit Edward à la gorge.
« Je ne sais pas ce que tu as comploté, mais tu risques de le regretter amèrement. Ne bouge pas d'ici. »
Il lâcha son ami qui se massa le cou avant de le regarder partir en courant, se demandant ce qui avait bien pu se produire pour qu'il soit dans un tel état d'agressivité. Puis s'adossa contre le mur, les yeux fermés, attendant le retour d'Yvain. Mais ce fut une douce voix fluette qui le fit revenir à la réalité.
« Edward? Quel bon vent vous ramène parmi nous?
-Ma chère Estel. Tu es devenue une magnifique jeune femme. »
Estel, la petite soeur d'Yvain. Blonde, les yeux clairs, elle n'avait aucune ressemblance avec son frère. En entendant le compliment, elle rougit.
« Et vous vous êtes resté un flatteur invétéré. »
Il laissa échapper un petit rire, ce qui ne l'empêcha pas de s'approcher d'elle avec une lueur étrange dans le regard. Il la prit par la taille pour essayer de l'embrasser sur la joue.
« Non Edward, il ne faut pas. »
Elle tenta en vain de le repousser mais la poigne restait solide. Les lèvres dangereusement tentatrices ne semblaient pas vouloir s'éloigner. Elle ne devait pas céder. Elle était une princesse. Elle n'avait pas le droit à l'erreur. Ses responsabilités étaient telles qu'elle ne pouvait se permettre nimporte quoi.
« Lache la! J'ai su qu'il y avait quelque chose de bizarre au moment je t'ai vu. Eloigne toi. Eloigne toi tout de suite! cria Yvain qui arrivait en courant.
-Ce n'est pas ce que tu crois. Je peux tout t'expliquer.
-Tais toi. Nous faire ça! A nous! Comment as tu pu... Comment as tu osé... Tu me dégoutes! »
Le prince prit sa petite soeur dans ses bras et l'attira contre lui, la serrant tendrement contre son coeur. Un peu trop tendrement pour être tout à fait honnête d'ailleurs. Il n'avait jamais manifesté autant d'amour pour sa petite soeur quand ils étaient plus jeunes. Edward devait souvent lui rappellait qu'elle existait et qu'il était de son devoir de la protéger contre le monde extérieur. La leçon semblait avoir porté ses fruits. Mais des années plus tard que prévu.
Le roi arriva à son tour, tout essoufflé, suivi du seigneur, père d'Edward.
« Hannibal, je refuse tout net votre proposition. Il est hors de question, vous m'entendez, totalement impossible que ma chère fille épouse votre avorton. De toute façon elle est déjà promise. »
Estel blêmit. Elle allait se marier. Elle l'ignorait mais elle était fiancée. Comment cela se pouvait-il? Son père ne lui en avait pas parlé. Elle ne parvenait pas à y croire. Elle, épouser quelqu'un! Cette idée lui paraissait tout simplement ridicule. Pourtant il semblerait qu'elle allait devoir s'y faire.
« Votre Majesté, je m'incline si notre chère princesse a déjà un fiancé. Je ne voulais point vous offenser. Je vous remercie de nous avoir prêté une oreille attentive », s'inclina le seigneur.
Il signifia d'un geste à son fils qu'ils partaient puis quitta la pièce. Quand ils furent seuls, le roi regarda Yvain.
« Tu étais au courant de quelque chose?
-Absolument pas. Edward m'a dit qu'il ne savait rien mais j'ai du mal à le croire. On ne prépare pas un mariage sans en avertir le principal concerné. »
Il se rendit compte qu'il aurait mieux fait de se taire quand il vit Estel blanchir.
« Père, j'aimerais vous demander... je voudrais savoir... en fait...
-Parle mon enfant. N'aie pas peur.
-Est-il vrai que je sois prétendue?
-Nous reparlerons de tout ceci plus tard veux-tu bien? »
Sans un mot, il sortit de la salle à grands pas. La jeune princesse chercha alors un quelconque renfort chez son frère mais celui-ci l'ignora et suivit le roi. Maintenant seule avec son doute et sa peine, elle osa laisser couler les larmes qui perlaient à ses yeux depuis si longtemps.

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